jeudi 5 août 2010

La dérive douce d'un enfant de Petit-Goâve

Faire un film sur un écrivain, c'est dessiner une vie avec des séquences, c'est écrire les mots avec des images. Le défi se relève, mais encore faut-il savoir lire entre les lignes... Dans le cas de La dérive douce d'un enfant de Petit-Goâve, long périple bercé par la voix de l'écrivain-tout-court Dany Laferrière, la chandelle a de quoi être fière: la dérive est douce, certes, et le port se pointe à l'horizon.

Réalisé par Pedro Ruiz en 2009, le documentaire se veut un voyage dans l'univers de cet écrivain haïticoquébécois qui, même s'il se dit loin de son enfance, écrit des livres qui en rappellent la mémoire. Talentueusement mis en valeur par une caméra attentive, très libre, qui s'offre des regards sensibles et colorés sympathiquement perchés, Dany se fait mobile et redécouvre ses chemins parcourus. Sait-il quelle «star» il est devenu, ce que ses livres portent de lui jusqu'aux autres?

À Paris, New York, Lyon, Vienne, Saint-Malo, Montréal, Port-au-Prince et Petit-Goâve, ils sont plusieurs à parler de lui comme d'un ami d'abord, d'un écrivain ensuite, porté par une personnalité entière et une humanité rare. Le film est parsemé de ces plans où Dany contemple, lit, se souvient, souvent avec émotion et toujours devant ces paysages familiers qui l'ont façonné. Lorsque, de retour dans son pays, il constate la proximité de ses confrères, c'est aussi le moment où il retrouve, sans amertume, les racines de sa plume. Et quand, immobile, Dany relit ses romans, phrase par phrase, c'est là que dans ses mains ses livres revivent, de Pays sans chapeau jusqu'à L'énigme du retour, avec sa voix chantante parfois un brin saccadée.

Sans surprise, le documentaire n'a pas ce conformisme figé qu'ont trop souvent les biographies traditionnelles, ni le ton moralisateur pris par ceux qui ont eu la vie dure. Même s'il a connu la dictature, l'exil, les fonds de tiroirs, Dany reste à l'écran d'une humilité nonchalante, assortie d'un humour à sourires en coin. La direction artistique bien assumée donne à l'auteur la qualité de personnage, qui colle bien à son esprit libertaire. On pourrait bien reprocher à La dérive douce son entière liberté, son déni des idées préconçues, son absence de censure. Mais un documentaire peut-il être trop humain?

L'écrivain, tricoté dans (par?) ses livres, donne à ce point le goût d'écrire que le désir devient presque une urgence, du moins pour le spectateur assidu. On remonte soi-même le cours des villes, comme si dans les rues ou dans la mer les mots formaient une boucle. La dérive douce est un nouvel exil mais à rebours, une grande respiration, même s'il prend la forme évidente d'une révérence.

«J'ai cru au début que les livres venaient de moi. Maintenant je commence à croire que je viens de mes livres», lance Dany en finale. Dans ce cas, dirai-je, La dérive douce a aussi fait naître Dany, car ce film est un autre livre qu'il a écrit, cette fois pour l'entendre. Un livre rédigé sur ses propres traces, en remontant sa vie.

Geneviève Tremblay

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